Du mauvais côté du feu de camp
Publié le 28 Juin 2013
À Singapour il y a des règles pour tout. Surtout des interdictions en fait.
Partout dans les lieux ouverts au public il y a de charmants panonceaux annonçant une liste d'interdictions ou d'obligations. Comme quasiment tout passe par l'argent, le panonceau a l'amabilité d'afficher également le montant de l'amende en cas d'infraction.
Par exemple dans le MRT (le métro) s'affiche le visuel non exhaustif illustrant ce paragraphe :
- Tu fumes dans le métro, 1000$
- Tu bois une gorgée d'eau minérale, 500$
- Tu trimbales un jerrycan d'essence pour dépanner ta Porsche, 5000$
- Tu transportes un fruit de caractère : tu joues avec ta vie, on n'ose même pas afficher la sanction correspondante!
Des règles, il y en a d'autres plus ou moins tordues qui prêtent plus ou moins à sourire. J'en garde pour te les raconter quand on se verra en vrai. Faut savoir quand même qu'il y a un numéro de téléphone gratuit pour dénoncer les infractions, que la police se promène en civil, que la vidéo surveillance n'a pas de limite et que même l'imagination d'Orwell n'a pas été aussi loin. Bref tout ça pour dire, à Singapour on aime bien les choses contrôlées, contrôlées à l'extrême. Ainsi va la ville : propre et bien organisée.
Mais dans ce merveilleux monde aux mécanismes si policés, il se passe en ce moment un truc qui échappe à tout contrôle et qui est bien dérangeant.
© Map: Google, NASA AERONET, US Dept of State Geographer, Data SIO, NOAA, US Navy, NGA, GEBCO, Image Landsat | Graphic: Lin Zhaowei
Tu vois à gauche sur l'image ci-dessus, il y a un truc qui recouvre Singapour. Il s'agit d'un épais nuage de fumée provoqué par des incendies en Indonésie, sur l'île de Sumatra. Sur cette île les locaux pratiquent la culture sur brûlis à très très grande échelle. Pour planter des palmiers et faire de l'huile de palme, parait qu'il y a de la demande. La fumée dégagée par les incendies est portée par les vents, dans cette zone de l'Asie ils vont souvent dans la même direction.
Les conséquences sur Singapour sont désastreuses : le brouillard de fumée (appelé Haze en anglais) est épais et chargé en micro particules qu'on évite généralement aux voies respiratoires et à leurs amis. Ça colle au nez ça pique la gorge ça fait tousser ça encrasse les yeux ça noie le paysage et même, ça pue. La débauche de technologies présentes à Singapour est mobilisée sur le phénomène, mais qu'est-ce que tu veux faire contre un nuage de fumée de plus de 100km de large. Bien sûr dans un futur proche l'île sera entourée de ventilateurs géants permettant de contrôler les vents, de les stopper et de leur faire payer des amendes en cas de transport de micro-particules illicites, mais en attendant?
Et bien en attendant Singapour s'équipe de masques un peu dérisoires et consulte son smartphone pour voir les mesures les plus fraîches du taux de pollution. Les instances gouvernementales, généralement assez avares en matière de communication, ont toutefois déployé un bel arsenal pour informer techniquement sur l'évolution de la situation. Des pages web avec de l'historique, des fichiers au format google earth pour visualiser le nuage en 3D sur ton smartphone (sans rire), une mesure mise à jour toutes les heures donnant le taux de micro particules dans l'air par quartier, données assorties d'un nuancier allant du vert gentil au rouge furieux. L'aiguille est souvent entre le rouge tout simple et le rouge carbonisé, dépassant même le cadran du compteur à l'occasion.
Il y a donc un problème de santé publique et - bien plus grave sur l'échelle de valeurs singapourienne - il y a un manque à gagner pour le tourisme et pour les sociétés dont les employés suivent les recommandations du ministère de la santé : rester chez soi avec la clim à fond et les fenêtres fermées.
Alors il faut de l'action. Sur qui faire pression? Les paysans qui mettent le feu à leur forêt ont bien d'autres soucis que la petite vie des riches habitants d'une île voisine qui n'est que vaguement amie. Le gouvernement indonésien a sans doute d'autres chats à brosser. Idée singapourienne : taper sur les société productrices d'huile de palme. Mais, et là c'est croustillant à souhait, les 3 acteurs majeurs sur cette zone sont des sociétés en grande partie singapouriennes!
Réponse des dites sociétés "Mais qu'allez vous penser, pas de ça chez nous, nous avons une politique du zéro brûlis voyons". Crois celle la si tu veux, t'imagines bien que les dites sociétés déploient depuis la nuit des temps des équipes surentraînées allant vérifier sur le terrain que la production d'huile de palme n'est pas nocive à l'environnement, tu respires un bon coup et tu passes à l'accueil récupérer ton masque N95.
Voilà pourquoi il n'y avait pas de ciel bleu pour illustrer le post précédent...
En rédigeant ça aujourd'hui, je tombe sur une communication officielle de Singapour, qui aurait demandé au gouvernement indonésien d'identifier les sociétés à l'origine de ce problème.
Quelqu'un sait il quand Total a déboursé son premier centime suite au naufrage de l'Erika?
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